Un sens aigu de la mécanique et un caractère bien trempé, ont fait de Victor Hémery l’un des plus grands champions automobile de son époque. Sa contribution chez Benz fut déterminante, tant comme pilote que comme metteur au point.
ssu d’une famille modeste, Victor Théodore Eugène Hémery voit le jour le 18 novembre 1876, à Sillé-le-Guillaume, petite bourgade du nord-ouest de la Sarthe. Sa mère, Éloïse Antoinette Renard, est fille d’un voiturier et d’une journalière de ferme. Son père, Désiré Victor Hémery, est fils de maçon et maçon lui-même. Victor aurait très bien pu suivre le même chemin. Mais c’était sans compter sur son esprit indépendant et réfractaire à l’autorité ! Dès l’école communale ses frasques le font se distinguer. Élève moyen, il s’intéresse à la mécanique et intègre, à 13 ans, l’École primaire supérieure et professionnelle du Mans (future École Pratique de Commerce et d’Industrie). Trois ans plus tard, il en sort major de sa promotion. Il entre chez Bollée comme mécanicien, puis rapidement comme assistant personnel de Léon Bollée. Quand Alexandre Darracq achète la licence de la “Voiturette”, Victor déménage à Suresnes pour en superviser la fabrication. Responsable de la mise au point, il n’hésite pas à piloter lui-même les véhicules.
1902/1906
Victor Hémery fait sa première apparition en course avec Darracq le 15 mai 1902, dans le Circuit du Nord, et en juin, il est au départ du Paris/Vienne. Il obtient sa première victoire le 2 juillet à Vienne, dans le “mille départ arrêté”. Il enchaîne ensuite les courses de côte, et finit la saison en remportant la Coupe Lebaudy (Salon-de-Provence/Arles), le 15 septembre, catégorie “voitures légères”. Des débuts prometteurs. (photo 1)
En 1903, il confirme son talent de pilote, participant notamment au “Paris/Madrid” (photo 2) et au IIe Circuit des Ardennes.
En 1904, il pilote également les licences de la marque à l’étranger. En mai, il participe aux éliminatoires anglaises de la Coupe Gordon-Bennett sur l’Ile de Man avec une Weyr-Darracq. En octobre, il remporte la Trabrennbahn Bahrenfeld en Allemagne sur Opel-Darracq, et en novembre le “km lancé” et le “mille arrêté” à Ostende en Belgique.
1905 est assurément sa plus belle année. Avec la Darracq 80 hp, il entre dans la cour des grands en remportant le IVe Circuit des Ardennes en août. En octobre, il fait briller les couleurs françaises en décrochant la Coupe Vanderbilt à New York. (photo 3)
C’est aussi l’année où va s’exprimer son “côté obscur”... Le 10 septembre, il participe à la Ire Coppa Florio à Brescia, qu’il termine quatrième du classement général. Mais il porte réclamation, arguant d’une erreur de chronométrage. Devant le refus des officiels, le ton monte et les noms d’oiseaux fusent... À tel point que l’Automobile-Club d’Italie va porter plainte auprès de l’ACF et demander son exclusion des compétitions pour un an ! Fort heureusement, l’affaire sera négociée et Victor en sera quitte pour des excuses officielles à l’AC Italien.
Enfin, en décembre, il termine l’année sur un coup de maître à Arles, en battant le record de vitesse du kilomètre lancé à 176,465 km/h, avec la Darracq V8 de 200 hp ! (photo 4)
Mais la bonne impulsion ne va pas continuer en 1906. En janvier, Victor est en charge de l’équipe Darracq qui se rend au meeting d’Ormond Beach en Floride. Les choses vont mal se passer. Un premier esclandre à lieu lors du pesage, quand une des quatre voitures est jugée non conforme. Hémery se fâche et retire toutes les Darracq ! Le soir même C.D. Cooke, de l’American Darracq Co., le persuade de revenir sur sa décision. Le 24 janvier a lieu l’Open Championship, sur 5 miles, en deux courses éliminatoires et une finale. La première manche est remportée par Lancia sur Fiat. Hémery avec la Darracq V8 domine largement la deuxième. Mais le directeur de course, Robert Lee Morrell, invalide la manche pour faux départ. C’en est trop, Victor refuse catégoriquement de refaire la course. Durant trente minutes d’une âpre discussion au ton élevé, les officiels vont tenter de lui faire admettre le règlement. Puis, excédés, ils disqualifient Victor de toutes les courses restantes ! En avril, l’AAA déclare ne pas demander de suspension envers Hémery et classe l’affaire. (photo 5)
Le reste de l’année va être une succession de contre-performances. La nouvelle Darracq de 120 hp manque de fiabilité. En juin, Victor abandonne dans le Grand Prix de l’ACF au Mans (photo 6), et en août dans le Ve Circuit des Ardennes. Chez le constructeur la situation est difficile. Alexandre Darracq n’a plus la main sur son entreprise et le conseil d’administration décide de ne plus financer les compétitions. Dorénavant, les autos engagées dans les courses devront être achetées ! Pour Victor c’est hors de question et il quitte la marque à la fin de l’année.
1907
De son côté, Benz & Cie s’est réorganisée. Georg Diehl et Fritz Erle ont repris la direction technique et fin 1905 a été créé un département destiné à promouvoir la marque au travers des événements sportifs. En avril 1907, trois Benz sont engagées dans la IIe Targa Florio en Sicile. Victor Hémery s’y trouve également, au volant d’une De Luca, construite à Naples sous licence Daimler Angleterre. En quête de pilotes expérimentés, Benz propose à Victor de les rejoindre. En juin il est “team leader” de l’équipe Benz engagée dans le Kaiser Preis en Allemagne. Deux manches qualificatives et une finale sur le circuit du Taunus, quasiment identique à celui de la Coupe Gordon-Bennett 1904. Hémery est le seul des trois à qualifier pour la finale sa Benz blanche aux pneus Continental rouges... Mais le moteur casse dans le deuxième tour.
Début juillet se déroule à Dieppe le IIe Grand Prix de l’ACF. Benz n’ayant pas encore de machine de grand prix, Victor va faire une pige chez Mercedes pour épauler Camille Jenatzy et Otto Salzer. Le trio est équipé de la Mercedes 15 litres (180 x 150 mm) de 130 hp, évolution de la 120 hp, elle-même descendante de la 95 hp de 12 litres, créée par le génial Wilhelm Maybach en 1904. Un bon potentiel a priori, mais les diverses tensions au sein de la DMG ont considérablement affaibli leur force. Aucune victoire dans les courses internationales depuis la Coupe Gordon-Bennett en 1903 ! Et le difficile circuit de Dieppe ne sera pas tendre avec les voitures blanches. Malgré un début de course honorable, les Mercedes vont inexorablement perdre des places au classement. Puis Jenatzy abandonne dans le tour 8 et Salzer dans le dernier tour. Seul Victor termine la course, dixième à une heure quarante du vainqueur ! (photos 7 & 8)
Oublié l’intermède Mercedes, et Victor est de retour chez Benz au départ du VIe Circuit des Ardennes, le 25 juillet, ouvert aux voitures du règlement “Kaiser Preis” (8 litres max.)... Et tout comme lors de ce dernier, le moteur de la Benz le lâche dans le deuxième tour ! À noter que René Hanriot a également rejoint le team Benz et termine quatrième.
Après un mois d’août studieux, Benz aligne une fine équipe pour les 480 km de la IIe Coppa Florio à Brescia. Hémery, Hanriot et Erle pilotent des 80 hp devenues performantes et fiables. Victor va terminer deuxième à dix minutes de Minoia sur Isotta-Fraschini ; René Hanriot troisième, et Fritz Erle dixième.
Une série de courses de côte va permettre de confirmer les améliorations techniques suggérées par Hémery (photos 9, 10 & 11). Le 22 septembre, une deuxième place avec une Benz 60 hp dans les dix kilomètres de Semmering à Vienne. Le 29, c’est une nouvelle deuxième place à Château-Thierry en catégorie “Kaiser Preis”. Le 20 octobre il remporte la montée de Gaillon, et le 3 novembre c’est le km et le mille du meeting d’Évreux qui tombent dans l’escarcelle du Sarthois. Une première année chez Benz riche en expérience et qui, après un début laborieux, se termine par plusieurs victoires.
1908
Mais il manque encore la voiture qui permettrait à Benz de se battre au plus haut niveau international. Mannheim va alors dévoiler sa première machine entièrement construite pour la course : la Benz “Grand Prix”. Deux versions sont produites : une 12 litres 120 hp et une 15 litres 150 hp. Le 31 mai 1908, Benz engage une 120 hp dans la deuxième édition du Saint-Petersbourg/Moscou. Il s’agit de tester la voiture en conditions réelles de course, en vue du Grand Prix de l’ACF début juillet. Le test va être plus que concluant puisque Victor va remporter l’épreuve, battant de près d’une heure le record établi par Arthur Duray sur Lorraine-Dietrich. (photo 12) Le lendemain, l’équipe fera une escapade dans Moscou qui donnera lieu à une série de photos promotionnelles au Kremlin (voir).
Fortes de cette victoire, les Benz sont parmi les favorites du IIIe Grand Prix de l’ACF le 7 juillet. Trois voitures sont engagées dont une 150 hp. Hémery et Hanriot ont opté pour la 120 hp, les problèmes de vibrations n’ayant pas été résolus sur la 150 hp qui sera pilotée par Erle. Les mécaniciens respectifs sont Gilli, Heim et Gass. Ce grand Prix s’annonce explosif : six nations et dix-sept marques pour quarante-huit voitures, vont s’affronter sur le tracé sélectif de Dieppe. La lutte va être rude et les pneus vont jouer un rôle décisif dans cette bataille (lire Étoiles Passion n°13, avril 2011, page 60). Après seulement un tour, onze voitures doivent s’arrêter pour remplacer les pneumatiques ! À l’étonnement général, les Mercedes sont rapides et bousculent les prévisions des “bookmakers”. Salzer mène la course et réalise le record du tour en 36’31” soit 126,96 km/h ! Mais il abandonne dans le deuxième tour, roue cassée. À la fin du tour 2, Hémery est pointé huitième juste derrière Hanriot. Au tour 4, Victor est en tête, malgré une sortie de route à Eu, suivi par la Mercedes de Lautenschlager et la Benz d’Hanriot. Lors du tour suivant, la Mercedes prend le meilleur sur la Benz et au tour 6, Lautenschlager possède quatre minutes d’avance sur Hémery. Au tour 7, Victor est revenu à seulement 51 secondes de la Mercedes... Mais la malchance va l’empêcher de continuer sa remontée. Une pierre a cassé ses lunettes, l’obligeant à s’arrêter pour faire soigner une blessure à l’œil et recevoir une injection de cocaïne pour soulager la douleur. Handicapé, il ne pourra plus rien faire contre Lautenschlager, qui, pour sa première course, décroche une victoire surprise pour Mercedes. Hémery termine deuxième à 18 minutes et Hanriot troisième, à peine une minute après. (photos 13 & 14)
Victor profite de l’été pour faire ôter le petit morceau de verre resté dans son œil et prendre un repos bien mérité. Fin septembre, il participe à la course de côte du Semmering et place sa Benz 80 hp à la troisième place, derrière les Mercedes de Salzer et Poëge.
En novembre, l’équipe prend la direction des États-Unis, pour participer au Ier Grand Prix de l’Automobile-Club d’Amérique le 26 à Savannah. Le 6, les Benz débarquent du vapeur Kaiser Wilhelm, et le lendemain, les pilotes et mécaniciens arrivent par le Kaiserin Auguste Victoria.
Ce Grand Prix va se résumer à un duel entre les Benz GP (deux 120 hp et une 150 hp) et les Fiat SB4 de 12 litres 130 hp. Victor Hémery, René Hanriot et Fritz Erle vont affronter Felice Nazzaro, Louis Wagner et un jeune “rookie” de Brooklyn, l’italo-américain Ralph DePalma, dont on entendra beaucoup parler ensuite, notamment avec Mercedes.
Dès le premier des 16 tours, DePalma place sa Fiat en tête, et au tour 2 il réalise même le meilleur temps en course en 21’36”. Mais dans le tour 3, une quadruple crevaison le relègue loin des leaders, à la seizième place. Hanriot prend la direction des opérations. Hémery, qui a pris un départ prudent comme souvent, est alors pointé septième derrière Wagner. Adversaires sur la piste et amis dans la vie, les deux hommes se connaissent bien, ils ont fait leurs premières armes ensemble chez Darracq. À partir du tour 8, ils vont se livrer une lutte fratricide pour la première place, talonnés par Nazzaro, Erle et Hanriot. Dans le tour 11, Fritz Erle est victime d’un curieux accident : le revêtement antidérapant du pneu arrière droit se détache et vient heurter sa tête, projetant violemment son visage contre le volant. Assommé, il perd le contrôle de la Benz qui part en tonneau. Erle sera sérieusement blessé, le mécanicien Muller en sortira indemne. Il ne reste donc plus que deux Benz et deux Fiat pour prétendre à la victoire. Au tour 12, le classement est le suivant : Nazzaro, Wagner, Hémery et Hanriot. Au tour suivant Hémery prend le meilleur sur Wagner et part à la chasse de la Fiat de tête, il ne reste plus que trois tours... Le classement ne change pas, et l’on pense à une nouvelle victoire du grand Nazzaro. Mais dans le dernier tour, une crevaison immobilise la Fiat. Hémery franchit la ligne en premier... Mais au temps total, Wagner remporte le Grand Prix pour seulement 56” ! Nazzaro sauve la troisième place pour Fiat. René Hanriot et Franz Heim terminent quatrième en poussant la Benz tombée en panne d’essence quelques centaines de mètres avant la ligne d’arrivée ! (photo 15)
Un bilan plutôt positif pour cette entrée au plus haut niveau avec la Benz GP, qui laisse augurer de grandes possibilités pour cette voiture bien née qui ne demande qu’à évoluer.
1909
Malheureusement, le sport automobile européen va connaître une crise, aboutissant, comme l’on sait, à l’arrêt du Grand Prix de l’ACF, faisant la part belle aux courses de “Voiturettes”. C’est un coup fatal porté au développement des Benz GP. Désormais, c’est outre-Atlantique qu’elles trouveront une place. Notamment la Benz 120 hp d’Hémery qui, vendue à Hugh McIntosh, remportera de nombreuses courses aux mains d’un jeune amateur encore inconnu, David Bruce-Brown.
En Europe, ce n’est que lors des “courses du kilomètre” que les “monstres” de plus de 15 litres pourront s’affronter. Mercedes est le premier à frapper, mi-juillet à Ostende, avec des 17,3 litres de 170 hp, pilotées par Théo Pillette et Camille Jenatzy. La réponse ne va pas tarder et, sous l’impulsion de Victor Hémery, les ingénieurs Nibel, Diehl et le français de Groulart vont créer la fabuleuse Benz 200 hp de 21 litres. Fritz Erle effectue un premier galop d’essai en septembre au Semmering et termine derrière les deux Mercedes (Salzer et Poege). Puis le 18 octobre, par une journée pluvieuse à Tervueren (Belgique), Hémery réalise 31”2 sur le kilomètre départ arrêté, battant Pilette de deux secondes et Jenatzy de trois, reléguant Joerns sur Opel et Gasté sur Rossel à plus de sept secondes !
Mais le Sarthois à une autre idée en tête : battre le record de vitesse sur terre! C’est dans un relatif secret, si ce n’est dans l’anonymat, que l’équipe Benz se retrouve à l’automne sur le circuit de Brooklands. Pour l’occasion, la Benz 200 hp a changé d’allure, arborant une carrosserie plus aérodynamique, avec un bec à l’avant et un arrière en pointe. Le 8 novembre, Victor réalise une série de records, notamment sur le demi mille lancé (800 m) en quatorze secondes soit 205 km/h. Il devient le premier homme à franchir la barre mythique des 200 km/h. (photos 16 & 17)
Malgré tout, il ne parvient pas à battre le record du tour de Felice Nazzaro réalisé en juin 1908 à 193 km/h avec la Fiat “Mephisto” de 18 litres. La Benz ayant quelques difficultés à se maintenir dans les “bankings” de Brooklands. Hémery sait que cette voiture est capable de plus, il lui faut simplement une belle ligne droite. La Benz va donc traverser l’Atlantique vers Ormond-Daytona Beach où, sous le nom de “Lightning” puis de “Blitzen”, elle réalisera ses plus grands records. Le passé pour le moins mouvementé de Victor en Floride ne l’incitera guère à être l’homme de la situation et l’auto sera confiée à Barney Oldfield en 1910, puis à Bob Burman en 1911.
1910
C’est aux États-Unis que Victor va participer à sa seule course de l’année : le IIe Grand Prix de l’ACA, initialement prévu le 15 octobre sur le circuit de Long Island, deux semaines après la Coupe Vanderbilt. Par l’intermédiaire de Jesse Froehlich et William Pickens (ex-team manager Buick) de Benz Auto Import Co., trois Benz sont engagées dans la Coupe et trois autres dans le Grand Prix. À l’issue de la Coupe, les deux hommes vont vigoureusement critiquer l’organisation pour le manque de sécurité, ce qui a pour conséquence de faire exclure les Benz du Grand Prix ! Ils vont alors mener une fronde, avec le soutient des autres concurrents, en refusant de courir à Long Island. La Motor Cup Holding Co., n’a d’autre choix que de déplacer le Grand Prix sur le circuit de Savannah, le 12 novembre.
L’équipe du Grand Prix a fière allure : Hémery associé à Heim, et Bruce-Brown avec Craemer piloteront deux 150 hp toutes neuves, et l’équipage Haupt/Feyhle une 120 hp. Comme en 1908, c’est un duel Benz vs Fiat qui s’annonce sur les vingt-quatre tours du circuit de vingt-huit kilomètres. Hollander & Joseph (Fiat Automobile Co.) aligne le même trio que précédemment : Nazzaro, Wagner et DePalma, mais avec les nouvelles S61 de 10 litres 130 hp créées par Giuseppe Coda.
Dès le départ, Victor prend le commandement, et va mener le premier tiers de la course. Derrière, Arthur Chevrolet sur Marquette-Buick, Wagner (Fiat) et Bruce-Brown (Benz) se livrent une lutte sans merci pour la deuxième place. Nazzaro produit son effort au tour 7, réalisant même le meilleur temps en 13’42” à 122 km/h. Après l’arrêt d’Hémery pour les pneus, le classement est le suivant : Wagner (Fiat), Nazzaro (Fiat), Bruce-Brown (Benz), Haupt (Benz), Hémery (Benz), et DePalma (Fiat). Chevrolet n’est plus dans la course, vilebrequin cassé. À mi-course, Willie Haupt et Harris Feyhle sont victime d’un accident, dont ils sortent sans blessure grave, mais la Benz est détruite. Au tour 17, Louis Wagner heurte le rebord d’un pont et abandonne. Deux tours plus tard, Felice Nazzaro renonce, le train arrière de la Fiat est brisé. La victoire va se jouer entre les deux Benz et la Fiat restante. À l’annonce du dernier tour, Ralph DePalma (Fiat) est en tête, talonné par les Benz de Bruce-Brown et d’Hémery. Mais un problème de refroidissement provoquant la rupture d’un cylindre, va mettre fin aux espoirs de l’équipe Italienne. David Bruce-Brown s’empare de la tête. Dans cet ultime tour, Hémery va pousser sa Benz dans ses derniers retranchements, déterminé à décrocher cette victoire qui lui fit défaut en 1908 pour 56”… Mais, bien qu’il soit le premier à passer le drapeau à damier, il échoue à nouveau, cette fois vraiment d’un cheveu : 1”42 après 5h53’06” de course ! David Bruce-Brown remporte sa première grande victoire internationale ! Bob Burman hérite de la troisième place avec sa Marquette-Buick et sauve l’honneur Américain. (photos 18 & 19)
C’est une grande déception pour Victor. Benz & Cie ayant annoncé son intention de ne plus s’engager officiellement en compétition à la fin de la saison, il espérait bien terminer sur un coup d’éclat...
1911
Voilà donc le Sarthois à la recherche d’autres engagements. Il va goûter –du bout des lèvres– à la catégorie “voiturette”. Le 25 juin, il est au départ de la VIe Coupe des Voiturettes à Boulogne, sur une Grégoire. Douze tours d’un circuit de 52 km, dont Victor ne verra pas le bout puisqu’il abandonne dès le premier tour sur problème mécanique !
L’Automobile-Club de France étant toujours “en panne” avec son Grand Prix, c’est l’Automobile-Club de la Sarthe et de l’Ouest de la France* qui prend l’initiative (*futur ACO, grand ordonnateur des 24h du Mans).
Le 23 juillet a lieu le Ier Grand Prix de France, sur un circuit de 54,600 km au Mans. Victor ne pouvait rater cette course sur ces terres natales ! Par l’entremise de son ami Louis Wagner, il dégotte une ancienne Fiat de tourisme de 1908 d’une centaine de chevaux, appartenant à Ernest Loste, concessionnaire à Paris. Arthur Duray sur une Lorraine-Dietrich 1906, va mener l’épreuve durant huit tours avant d’abandonner. Victor va être le seul à boucler les douze tours et remporter une épreuve sans grand intérêt sportif et rendue difficile par l’extrême chaleur de ce mois de juillet. De plus, la victoire sera amère, puisqu’entachée par l’accident mortel dont furent victimes les Sarthois Maurice Fournier (frère cadet d'Henri) et Georges Louvel, avec leur Corre de 1907. Accident survenu dans la ligne droite des Hunaudières, alors que Fournier et Hémery étaient en lutte directe pour la deuxième place. La responsabilité de Victor ne fut jamais clairement établie par l’enquête, mais une ombre plane... (photos 20 & 21)
Quatre mois après ce triste épisode en demi-teinte, Victor traverse pour la dernière fois l’Atlantique, pour se rendre à Savannah. Benz Auto Import Co. l’a invité à rejoindre l’équipe engagée dans le IIIe Grand Prix de l’ACA. Une équipe hétéroclite composée d’Eddie Hearne avec une 150 hp du Grand Prix de 1910, Erwin Bergdoll avec sa 120 hp personnelle (ex-GP de l’ACF 1908), et donc Hémery qui pilotera une 150 hp toute neuve. Victor est en forme et aime bien ce circuit. Lors des essais, il réalise le meilleur temps en 13’01”6 à 126,494 km/h de moyenne. Le 30 novembre à 9h00 est donné le départ à Louis Wagner sur Fiat S74, pour les vingt-quatre tours d’un circuit de vingt-huit kilomètres. Hasard du tirage au sort des numéros, Victor est le seizième et dernier à s’élancer. À la fin du premier tour, il est pointé quatrième derrière DePalma et sa “Grey Ghost”, Bragg et Bruce-Brown (Fiat) occupant respectivement les première et deuxième places. Le tour 2 voit Wagner prendre la troisième place. Le trio Fiat, donné grand favori, mène les débats et la Benz d’Hémery se maintient au contact, talonnée par DePalma. Le rythme est très élevé, trop peut-être pour la Benz, et dans le tour 3, une soupape d’échappement casse. Une grosse séance de mécanique s’engage... Plus d’une heure après, la Benz repart en quinzième position, avec six tours de retard. Victor est déchaîné et il établit le record du circuit en 12’36” à 131,320 km/h ! Mais les “Dieux de la mécanique” ne sont pas avec lui : dans son huitième tour, une deuxième soupape d’échappement lâche ! Cette fois c’est terminé, Victor doit renoncer. David Bruce-Brown sur Fiat S74 va remporter son deuxième Grand Prix consécutif. Eddie Hearne assurera la deuxième place pour Benz et Ralph DePalma la troisième pour Mercedes. (photo 22)
C’est donc une deuxième saison qui se termine sur un nouvel échec...
Toujours à la recherche d’un nouvel employeur, Hémery est contacté, début décembre, par la Case Company qui lui offre la direction de son service compétition, mais il décline la proposition.
1912
Victor va finalement rejoindre une équipe française. Le très avisé baron Adrien de Turckheim, directeur de la Lorraine-Dietrich, va engager la quasi totalité de l’équipe Benz ! Depuis les pilotes René Hanriot, Franz Heim et bien sûr Victor Hémery, jusqu’à l’ingénieur Louis de Groulart. Dans ses ateliers d’Argenteuil, il fait construire quatre autos, répliques mécaniques conformes des Benz GP de 1908 (155 x 200 mm, 15 litres, 160 hp). Elles sont engagées dans le IVe Grand Prix de l’ACF à Dieppe les 25 et 26 juin. Paul Bablot est en charge du quatrième bolide. Mais la copie n’est vraiment pas à la hauteur de l’originale. Hémery et Heim abandonnent dès le premier tour, moteur explosé, et Bablot au tour 7 pour la même raison. Seul Hanriot parvient à terminer la première journée... pour abandonner dans le premier tour le lendemain, voiture en flammes ! (photo 23)
Victor va alors revenir à un exercice qu’il connaît bien : battre des records ! Le 27 novembre à Brooklands, il bat une dizaine de records du monde d’endurance, au volant de la Lorraine-Dietrich “Vieux Charles III”. Il aurait pu faire mieux si l’auto n’en avait pas décidé autrement, rendant l’âme peu après la sixième heure. (photo 24)
À la fin de l’année, il cesse sa collaboration avec la marque et va même mettre un terme à sa carrière de pilote.
En 1913, on le verra comme conseiller technique du marquis de Moraes, propriétaire et pilote de la Benz 150 hp engagée dans le IIIe Grand Prix de France au Mans, le 5 août (photo 25). La dernière apparition d’une Benz GP en compétition (dnf).
1914/1923
Après s’être engagé pour cinq ans dans la marine à 18 ans et incorporé à Cherbourg en janvier 1895, Victor avait été reformé en avril de la même année, puis exempté en 1897 avec mention “N’est pas tenu de justifier d’un certificat de bonne conduite” ! En décembre 1914, il est reconnu “bon pour le service” par le conseil de révision de la Sarthe. Après un court passage dans le 44e Régiment d’artillerie de campagne, Victor est affecté au Dépôt du service automobile en avril 1915, puis au 20e Escadron du train des équipages militaires à Versailles en juin 1916. Il va échapper à la boucherie de la Première Guerre Mondiale. Il est démobilisé en 1919.
De retour “aux affaires”, il est engagé, en juillet 1920, dans la Coupe Internationale des Voiturettes au Mans, sur une Sizaire-Naudin. Mais il ne prendra pas le départ suite à des problèmes mécaniques lors des essais.
En 1922, il tente un vrai retour en acceptant la proposition de Rolland-Pilain, constructeur à Tours, avec lesquels il avait déjà eu contact en 1911 lors du Grand Prix de France au Mans. Beaucoup d’envie dans cette association, on parle même d’un engagement dans les 500 miles d’Indianapolis... qui restera à l’état de projet. La suite sera sans succès. Un abandon lors du VIIIe Grand Prix de l’ACF à Strasbourg en juillet sur casse moteur (photo 26), puis deux forfaits, lors du Meeting des Plages de Guérandes et lors du Grand Prix d’Italie à Monza.
Il renouvelle l’aventure l’année suivante. Malheureusement pas plus de réussite. Il abandonne après seulement sept tours dans le IXe Grand Prix de l’ACF à Tours (photo 27), et doit déclarer forfait au Grand Prix de San-Sebastian en Espagne à cause d’une intoxication alimentaire !
Cette fois-ci c’est la bonne, et, à 47 ans, il cesse définitivement de piloter.
Épilogue
Mais ce n’est qu’une semi-retraite car il est très actif dans le sport automobile. En mars 1921, il accompagne Boillot, Wagner, et Guyot pour leur faire découvrir le circuit de la Sarthe en prévision du GP de l’ACF. En 1923, il pilote la voiture officielle de l’ACO lors des premières 24h du Mans (poste qu’il occupera plusieurs années). En 1924, il est membre du jury du concours d’élégance du Meeting Automobile de Basse-Normandie. En 1925, il est aux vérifications techniques des voitures des 24h du Mans avec Louis Wagner. En 1926, délégué de l’ACO lors du Meeting de la Baule. En 1928, commissaire de route lors du Meeting de Saint-Lô. Et on le retrouve même, en 1929, directeur de course des “Six heures du Mans”, course cycliste “à l’américaine”, au vélodrome de Funay ! Et la liste est loin d’être exhaustive. Il sera également “inspecteur du service des examens des conducteurs d’automobile”.
Enfin, en 1931, il est l’invité du 25e anniversaire du premier GP de l’ACF de 1906, célébré le 13 juin au Restaurant des Tribunes, dans l’enceinte du circuit, avant le départ des 24h du Mans.
Comme pour tous, la Deuxième Guerre Mondiale va mettre un terme à son activité dans le milieu automobile. Retiré du monde, il va peu à peu être oublié... Le 8 septembre 1950 à 20h00, il est retrouvé mort, suicidé au gaz, dans son petit appartement du 11 rue du Clos Margot au Mans. Il allait avoir 74 ans... La presse française sera pour le moins réservée : L’Équipe publiera un tout petit article contenant plusieurs erreurs mais se terminant ainsi : “C’est une belle figure du sport automobile, un homme au caractère droit et loyal qui disparaît”. Juste un entre-filets dans Le Maine Libre annonçant simplement son décès. Seul Ouest-France lui consacrera une bonne demie page dans son édition du 12 septembre.
Victor Hémery est inhumé au Mans dans le cimetière Ouest. Une rue porte son nom, à quelques encablures du fameux Virage du Tertre Rouge du circuit des 24 Heures...
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19 juillet 2011 - Jean-Yves Lassaux
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