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titre26 juin 2011 - Jean-Yves Lassaux

Ralph DePalma (1882-1956) offrit à la

“Grey Ghost” ses lettres de noblesse.

Cette voiture était faite pour lui.

 

 

 

Ralph Mulford (1884-1973) manquera de réussite avec la “Grey Ghost”, mais cela n’enlève rien à son talent de pilote.

 

 

 

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Photo 1. Ravitaillement lors de la Coupe Vanderbilt, le 27 novembre 1911.

 

 

 

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Photo 2. Lors des essais du Grand Prix d’Amérique 1911 à Savannah.

 

 

Photo 3. Au départ du Grand Prix. À l’arrière-plan la Benz de Victor Hémery.

 

 

 

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Photo 4. Indianapolis 1912.

La fin d’un rêve de victoire...

 

 

Photo 5... Un courageux mais vain effort.

 

 

 

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Photo 6. Elgin 1912. DePalma passe devant la Knox de Mulford durant les essais.

 

 

 

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Photo 7. Au départ de la Coupe Vanderbilt à Milwaukee, le 2 octobre 1912.

 

 

Photo 8. L’effervescence d'un ravitaillement.

 

 

Photo 9. En route vers sa première grande victoire.

 

 

 

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Photo 10. “At speed!” dans le Grand Prix d’Amérique, le 5 octobre 1912.

 

 

Photo 11. Ce qu’il reste de la “Grey Ghost” après l’accident dans le dernier tour du Grand Prix.

 

 

 

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Photo 12. Ralph Mulford sur l’Indianapolis Motor Speedway en mai 1913.

 

 

 

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Photo 13. Le calme avant la tempête. Coupe Vanderbilt, 26 février 1914.

 

 

Photo 14. Coupe Vanderbilt à Santa Monica, dans le fameux virage de “Death Curve”.

 

 

Photo 15. La plus belle des victoires pour Ralph DePalma.

 

 

À la fin des années 40’, l’artiste Américain Peter Helck (1893-1988) immortalisa la lutte DePalma vs Oldfield.

 

 

 

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Photo 16. Souriant avant le départ du Grand Prix d’Amérique, le 28 février 1914.

 

 

Photo 17. Jusqu’ici tout va bien dans le Grand Prix...

 

 

Photo 18... Grosse scéance de mécanique pour DePalma. La Mercedes repartira mais sur trois cylindres.

 

 

 

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Photo 19. Dernière course : les 500 miles d’Indianapolis en 1914. La “Grey Ghost” est presque méconnaissable avec le capot et le radiateur de la Peugeot EX1.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Sources photographiques :
- Public Library of Congress
- Indianapolis Motor Speedway
- Wisconsin Historical Society
- Daimler A.G.
- Chicago Daily News

Dans l’ombre du Fantôme

À l’aube de 1909, l’ACF dévoile son nouveau règlement, —le quatrième en quatre ans !— limitant à 130 mm l’alésage des moteurs. Ces changements constants et le coût des courses vont entraîner un boycott des constructeurs, condamnant le Grand Prix pour plusieurs années.

hez Mercedes, la situation a changée également. Wilhelm Maybach et Josef Brauner ont été poussés vers d’autres occupations, et Emil Jellinek a perdu son monopole et son influence technique. Paul Daimler a maintenant le contrôle total de l’entreprise paternelle. Il va lancer ses ingénieurs Eugen Link (moteur) et Karl Schnaitmann (châssis) dans la réalisation d’une voiture répondant au règlement “130 mm”. Commercialisée en 1911 sous le nom de “type 37/90”, elle sera produite à deux-cent exemplaires jusqu’en 1914.
Dotée d’un quatre cylindres OHV de 9,5 litres (130 x 180 mm) à trois soupapes par cylindre, développant 130 hp à 2000 tr/mn, sur un châssis type “ACF 1908”, c’est outre-Atlantique qu’elle va connaître une belle carrière en compétition. À l’automne 1911, Untertürkheim expédie un exemplaire de ce modèle de course pour Edward J. Shroeder, industriel du New Jersey et contre-amiral du Motor Boat Club of America. Arrivé aux États-Unis, sa peinture mate “gris cuirassé” lui vaut rapidement le surnom de “Grey Ghost” (Fantôme Gris).

1911
Confiée à Ralph DePalma, la Mercedes fait sa première apparition le 7 novembre, au cours d’une exhibition de trois miles sur le motordrome de Guttenberg (New Jersey). Juste un galop d’essai à l’occasion d’un meeting de courses motos organisé par le Metropolitan Motor Racing Association.

Les choses sérieuses commencent le 27 novembre. La “Grey Ghost” est engagée dans la VIIe Coupe Vanderbilt, sur un circuit de 27 km à Savannah (Géorgie), à parcourir dix-sept fois. DePalma va mener les quatre premiers tours, augmentant régulièrement son avance, jusqu’à une minute... Mais lors du tour 5, une crevaison lui fait perdre la première place au profit de Mulford sur Lozier. Profitant d’un ravitaillement, Burman et sa Marmon dépassent la Mercedes. Dans le tour 11, DePalma reprend la deuxième place, à cinq minutes du leader Mulford. Le classement ne changera plus. Pour sa première course la “Grey Ghost” termine deuxième à seulement deux minutes du vainqueur. (Photo 1)

Trois jours plus tard se déroule le IIIe Grand Prix d’Amérique, sur le même circuit mais pour 24 tours. À la lecture de la liste des seize engagés, ce grand prix sent la poudre. Fiat, Benz, et Mercedes alignent leurs meilleures voitures. Face à cette armada européenne, seuls Marmon et Lozier peuvent espérer tirer leur épingle du jeu. C’est à 9h00, en ce matin glacial du 30 novembre, que Louis Wagner sur Fiat S74 s’élance en premier. DePalma et la “Grey Ghost” démarrent quinzième. Dès le premier tour, Fiat, Mercedes et Benz trustent les premières places ; DePalma est troisième. La cadence infernale relègue la première voiture américaine en neuvième position. Mais ce rythme n’est pas sans conséquence sur la mécanique et les pneus. Au tour 8, les Benz d’Hémery et Bergdoll, ainsi que la Mercedes de Wishart ont déjà abandonnés. Après avoir mené le quatrième tour, la “Grey Ghost” a connu une fuite d’essence et est pointée à la septième place. À mi-course, DePalma est quatrième, et au tour 15 il est deuxième. Après un arrêt ravitaillement, il repart avec 4 minutes de retard sur le trio de tête : Hearne (Benz), Mulford (Lozier) et Bruce-Brown (Fiat). À la faveur de l’abandon de Mulford à 2 tours de l’arrivée, DePalma place la “Grey Ghost” en troisième position. Il termine à 3’11” du vainqueur David Bruce-Brown, et un peu plus d’une minute du second Eddie Hearne. Une belle performance, dans un grand prix très disputé, pour le “petit” moteur de 9,5 litres 130 hp face aux “monstres” Fiat de 14 litres 160 hp et Benz 15 litres 150 hp ! (Photos 2 et 3)

1912
En mai, Schroeder engage la “Grey Ghost” dans la deuxième édition des 500 miles d’Indianapolis. Pour cette course, l’auto est débarrassée de son nez aérodynamique pour permettre un meilleur refroidissement du moteur. DePalma réalise le deuxième temps au tour en 1’44”63, tout juste devancé par la National de Joe Dawson en 1’44”49. La grille de départ étant constituée selon les dates d’engagements, DePalma s’élance de la quatrième place. Il s’installe en tête dès le deuxième tour et va largement dominer tous ses adversaires... La course devient alors un peu monotone et le public s’engourdit dans la douce chaleur d’un beau jour de mai... Jusqu’au tour 198, où une bielle de la “Grey Ghost” s’éprend de liberté et transperce le carter, vidant le moteur de son huile. C’en est fini de l’impériale domination à seulement deux tours de l’arrivée ! Mais DePalma et son mécanicien Ruppert Jeffkins ne renoncent pas facilement. Ils poussent la Mercedes, profitant de leurs cinq tours d’avance pour tenter de terminer, ovationnés par la foule qui s’est réveillée. Mais c’est peine perdue. Rattrapés et dépassés par les concurrents restant en course, ils seront classés onzième avec 199 tours. (Photos 4 et 5)

Trois mois après, le 31 août, a lieu la deuxième journée du meeting d’Elgin dans l’Illinois sur un circuit de 13,630 km. Deux courses en une seule : Elgin National Trophy, limitée à 9,8 litres, sur 30 tours ; et Elgin “Free-for-all”, sur 36 tours. Pour l’occasion, le moteur de la Mercedes a été réalésé à 132 mm pour atteindre 9,8 litres, gagner une poignée de chevaux supplémentaires et dépasser les 140 hp. Plusieurs concurrents sont engagés dans les deux formules, —c’est le cas de la “Grey Ghost”,— ce qui ne facilite pas le suivi du classement ! Pour faire simple, DePalma sera en lutte avec Ralph Mulford sur Knox dans le National Trophy et avec Erwin Bergdoll sur sa Benz 12 litres dans le “Free-for-all”.
Après une bataille acharnée en début de course, DePalma prend le dessus sur Mulford au quinzième tour, et au trentième tour il devance la Knox de trois minutes, remportant le National Trophy.
La Benz, qui a dominé la course depuis le départ, connaît un problème de pneu dans le trente-sixième et dernier tour. Bergdoll s’incline face à DePalma avec cinq minutes de retard. C’est une double victoire, avec en prime le record du tour en course à 6’49”, qui compense quelque peu l’échec d’Indianapolis. (Photo 6)

Fin septembre, la “Grey Ghost” est dans l’état voisin, le Wisconsin, pour participer à la VIIIe Coupe Vanderbilt et au IVe Grand Prix d’Amérique. Ces deux courses se déroulent à Milwaukee, sur un circuit rectangulaire de 12,682 km, sans grand intérêt. Peu apprécié des pilotes, ce circuit de Wauwatosa est jugé trop étroit et “dangereux”. Déjà, le 1er octobre, il est le théâtre d’un terrible accident, lors des essais du grand prix, dans lequel le champion David Bruce-Brown et son mécanicien Tony Scudellari vont trouver la mort.

Le 2 octobre, ils sont seulement huit à s’aligner au départ sur Burleigh Street pour 38 tours. C’est le plus petit plateau des 11 éditions de la Coupe Vanderbilt. Teddy Tetzlaff, dit “The Terrible”, assume sa position de favori en prenant le commandement dès le départ avec sa Fiat S61. DePalma termine le premier tour au milieu du classement, et au tour 6 il est deuxième. Bien que la “Grey Ghost” soit plus performante que la Fiat, elle ne semble pas en mesure de la dépasser... Et pour cause : l’embrayage est “grillé” depuis le tour 3 ! DePalma ne peut que tenter de contenir les assauts de la Mercedes de Wishart. Au tour 19, Tetzlaff a 10 minutes d’avance sur Wishart passé second, et DePalma est maintenant sous la menace de Hughes sur Mercer. Les ravitaillements de la mi-course bouleversent le classement et DePalma reprend la deuxième place. Au tour 25, la “Grey Ghost” handicapée est toujours deuxième à 7 minutes de la Fiat. DePalma réussi à maintenir une avance de 3 minutes sur Hughes. Wishart n’est plus dans le rythme et reste quatrième. L’écart entre les leaders s’est stabilisé, quand le moteur de la Fiat rend l’âme. DePalma prend la tête, mais la menace de la Mercer se fait pressante... Au tour 32, l’avance de la “Grey Ghost” est tombée à 45 secondes, et à l’annonce du dernier tour, elle n’est plus que de 33 secondes. Malgré un embrayage hors d’usage et des pneus usés jusqu’à la corde, DePalma franchi en vainqueur la ligne d’arrivée. Il s’offre, ainsi qu’à Mercedes, une première victoire dans une course internationale sur le sol américain ! (Photos 7, 8 et 9)

Cette victoire place DePalma parmi les favoris pour le Grand Prix, trois jours plus tard, sur le même circuit à parcourir 52 fois. Dès le départ, Tetzlaff sur Fiat S74 prend la tête. À l’issue du premier tour c’est le même scénario que lors du Grand Prix l’année précédente : Fiat, Benz et Mercedes monopolisent les avant-postes et la première Américaine est septième. Au cinquième tour, les Fiat de Tetzlaff et Bragg mènent la danse, suivies par la Benz de Bergdholl et la “Grey Ghost” de DePalma. La Mercedes de Whisart et la Benz de Burman ont déjà abandonné. Au tour 10, le trio de tête Tetzlaff, Bragg et DePalma se détachent avec 4 minutes d’avance. Au tour 22, les deux Fiat ravitaillent, et DePalma prend le commandement ; jusqu’au tour 25, où il ravitaille. Il repart troisième, mais au tour suivant, il doit s’arrêter de nouveau pour un problème d’allumage. À mi-distance, les Fiat possèdent 12 minutes d’avance sur la “Grey Ghost” et semblent hors d’atteinte. Mais dans le tour 31 la Fiat de Tetzlaff s’immobilise suspension brisée. Bragg se retrouve leader avec 9 minutes d’avance sur DePalma. Ce dernier va alors produire son effort et entamer une remontée spectaculaire. À cinq tours de la fin, il a réduit l’écart à 5 minutes, et au tour 50 il n’a plus que 3 minutes de retard. DePalma est déchaîné et son stand lui passe un panneau “All-Out!” (À fond !). Dans le dernier tour, la “Grey Ghost” est sur les talons de la Fiat. À pleine vitesse dans North Fond du Lac Road, il tente une attaque... Mais la piste est trop étroite et la Mercedes touche l’arrière de la Fiat. Déstabilisée, la “Grey Ghost” change brutalement de trajectoire, sort de la route et part en tonneau, éjectant ses deux occupants... Le mécanicien Tom Alley a une épaule fracturée. Ralph DePalma souffre d’une jambe abîmée et d’une vilaine blessure à l’abdomen. Bragg remporte le Grand Prix sans grandes effusions de joie, il s’inquiète pour son ami DePalma dont il a vu la Mercedes culbuter, et il a déjà perdu un ami cinq jours plus tôt, presque au même endroit. Malgré son état, DePalma est conscient et n’hésite pas à dire aux journalistes présents que Bragg n’est pour rien dans l’accident. Il passera plusieurs jours à l’hôpital et ne cessera de disculper son ami. Caleb Bragg admettra néanmoins qu’il ne lui avait pas laissé toute la place, ne pensant vraiment pas que Ralph allait tenter quelque chose à cet endroit-là. (Photos 10 et 11)

1913

L’American Automobile Association, qui réglemente les courses aux États-Unis, impose la limite de 450 c.i. de cylindrée (7,4 litres). En mai, E.J. Schroeder engage de nouveau sa “Grey Ghost” à Indianapolis, entièrement reconstruite et équipée du moteur 7,3 litres de 100 hp. DePalma étant engagé avec Mercer, la Mercedes est confiée au toujours souriant et expérimenté Ralph Mulford, dit “Smilin’ Ralph”, transfuge de chez Knox après avoir longtemps couru pour Lozier. Parti de la vingt-deuxième position, Mulford est rapidement aux avant-postes, et longtemps deuxième. Tout reste possible, lorsqu’à 440 miles, l’impensable arrive à celui qui est réputé pour bien préparer ses courses et être un fin tacticien. Alors que sa stratégie était de ne faire qu’un seul arrêt pour l’essence, Mulford s’immobilise dans la ligne droite arrière du circuit, réservoir vide ! Le courageux mécanicien Paul Stevens rejoint le stand au pas de course, et revient avec un bidon d’essence. Mais plus de 30 minutes sont passées avant que la Mercedes ne revienne dans la ronde, et ils terminent septième, à 53 minutes des vainqueurs Jules Goux et Émile Begin sur Peugeot EX1. Ce sera la seule course de l’année pour la “Grey Ghost”. (Photo 12)

1914
Cette saison un changement de taille dans le calendrier : la Coupe Vanderbilt et le Grand Prix auront lieues en début d’année plutôt qu’en fin. Ralph DePalma a claqué la porte de chez Mercer suite à l’engagement de Barney Oldfield. Ces deux-là se détestent, et de longue date. Toutes les écuries ayant déjà leurs pilotes, DePalma contacte E.J. Shroeder et le convainc d’engager la “Grey Ghost” dans les deux épreuves. La Mercedes n’a plus courue depuis Indianapolis (mai 1913), et prend la poussière dans une grange du New Jersey. Elle a déjà trois ans et n’est plus au niveau des nouvelles Mercer, Stutz ou Mason-Duesenberg... Ralph fait alors le pari fou d’effectuer les 35 tours de la Coupe (475 km) sans arrêt de ravitaillement ! Il réceptionne l’auto une semaine avant la course, programmée le 21 février. Il remplace le moteur 7,3 litres par le 9,8 litres, et le dote d’un carburateur Miller plus performant et économe. S’il ne peut pas battre ses adversaires sur la performance, il les battrait sur la stratégie !

Dès les premiers essais, DePalma éprouve quelques difficultés à mettre au point la “vieille” Mercedes. Puis le temps se gâte, des pluies diluviennes s’abattent sur Santa Monica, provoquant des inondations. Les organisateurs décident de reporter la course. Une aubaine pour DePalma qui bénéfice de quelques jours de plus pour régler les problèmes de la “Grey Ghost”. Il devra notamment l’amener à Los Angeles pour faire changer les roulements de vilebrequin.
Le 26 février, ils sont quinze à s’aligner au départ de la IXe Coupe Vanderbilt à Santa Monica. Du public aux journalistes, tout le monde attend le duel DePalma vs Oldfield. En début de course, DePalma suit sa stratégie, à la porte du “top 5”, et reste au contact des leaders. Mais comme prévu, la vaillante Mercedes manque de performance, et au tour 13 les deux premiers ont presque un tour d’avance... Jusqu’au tour 14 où la Mercer du leader, Eddie Pullen, brise sa roue avant droite et finie dans les barrières de “Death Curve”. Anderson (Stutz) prend la tête, alors que Carlson (Mason-Duesenberg) s’arrête pour ravitailler et Oldfield est au stand pour vérifier les roues de sa Mercer. Et voilà que passe la “Grey Ghost” qui tourne toujours à son rythme et prend la deuxième place ! Oldfield repart sixième et attaque fort. Au tour 17, il est troisième derrière DePalma et Anderson. Au tour suivant, la Stutz d’Anderson casse sa direction. DePalma est premier avec seulement 29 secondes d’avance sur Oldfield au tour 19. Le duel tant attendu est là, d’autant que DePalma a 75 secondes de réserve en plus, du fait de son temps de départ. Durant les quatre tours suivant, Oldfield va grignoter son retard pour revenir à 8 secondes. Un rapide arrêt au stand de la Mercer pour les pneus, redonne un peu d’avance à la Mercedes, mais au tour 30, Oldfield est revenu dans les roues de DePalma.
C’est à la fin de ce tour que va naître l’une des nombreuses controverses du sport automobile. Alors qu’il passe devant les stands, Ralph fait un signe à l’adresse de son box. Oldfield qui lui colle au train a forcément vu ce signe. Ralph le laisse prendre la tête, et lorsqu’il repasse devant les stands, la Mercer est arrêtée pour changer de pneu. Les nombreux témoins, journalistes en tête, vont alors affirmer que DePalma a voulu faire croire à Oldfield qu’il allait s’arrêter pour l’inciter à en faire autant... L’histoire pourrait être amusante, mais elle est fausse ! Barney Oldfield fut obligé de s’arrêter à cause d’une crevaison. Tom Alley, le mécanicien de DePalma expliquera plus tard que ce geste faisait suite à un précédent lors du tour 26, prévenant le stand de se tenir prêt au cas où il faudrait s’arrêter pour remettre de l’huile.
Malgré un arrêt assez court et une belle remontée, Oldfield échoue de 5 secondes sur la ligne d’arrivée, soit seulement 1’20” sur l’ensemble de la course. Les deux hommes de la “Grey Ghost” laissent éclater leur joie au baissé du drapeau à damier. Ralph DePalma est ravi, non seulement il fait la nique à tous ceux qui le raillaient d’engager ce “vieux bateau”, mais surtout il bat Oldfield et Mercer ! (Photos 13, 14 et 15)

À peine le temps de fêter cette victoire et préparer la “Grey Ghost” pour le départ du Grand Prix, 48 heures après. DePalma compte bien appliquer la même stratégie et pour effectuer les 649 km d’une traite (48 tours), la Mercedes est équipée d’un réservoir plus grand. Fiat engage trois de ses S74 pour Teddy Tetzlaff, Dave Lewis, et Franck Verbeck. Avec la Mercedes, elles font figure de dinosaures... L’Europe a déjà adopté la formule 4,5 litres et, l’année suivante, l’Amérique limitera la cylindrée à 300 c.i. (4,9 litres), mettant ainsi un terme à “l’ère des monstres”.
Malgré le coup d’éclat de Tetzlaff en début de course —dont le record du tour en 5’49” à 140 km/h !—, aucune des trois Fiat ne verra la ligne d’arrivée ; Lewis sera le dernier à abandonner deux tours avant la mi-course. DePalma suit son rythme tel un métronome et se maintient dans le “top 5”, tandis que les Mercer de Wishart, Pullen et Oldfield mènent la course à un train d’enfer.

À la faveur des abandons, ravitaillements et autres faits de course, la “Grey Ghost” prend la tête au tour 20 ; et à l’approche de la mi-course DePalma possède 1’25” d’avance sur la Mercer de Pullen. Va-t-il rééditer l’exploit de la Coupe Vanderbilt ? Malheureusement non. Au tour 29, le rythme soutenu imposé à DePalma par ses poursuivants, a raison de la mécanique de la Mercedes : la soupape d’admission du quatrième cylindre est grillée. DePalma va alors perdre des places régulièrement. Dans l’impossibilité de défendre sa position, il s’arrête au tour 32 pour tenter de remédier au problème. En vain, et la Mercedes repart sur trois cylindres. Eddie Pullen remporte le Grand Prix pour Mercer et la “Grey Ghost” va terminer quatrième, plus d’une heure après. Petite consolation pour DePalma : Barney Oldfield a abandonné au tour 38 ! (Photos 16, 17 et 18)

Il devient maintenant traditionnel aux États-Unis, pour la communauté du sport automobile, de se retrouver en mai sur l’Indianapolis Motor Speedway. 1914 est l’année de la plus forte représentation Européenne avec onze voitures au départ : trois Peugeot (Goux, Boillot, et Duray), deux Delage (Thomas et Guyot), deux Sunbeam (Grant et Chassagne), une Excelsior (Christiaens), une Isotta-Fraschini (Gilhooly), une Bugatti (Friderich), et une Mercedes... spéciale !
À la fin de l’édition de 1913, Edward J. Schroeder fut tellement impressionné par les performances de la Peugeot EX1 de Jules Goux, qu’il s’empressa de l’acheter. Il décide de l’engager dans les 500 miles, mais Peugeot a déjà déposé trois engagements, soit le maximum autorisé par le règlement pour une même marque. Schroeder voit donc sa demande rejetée. Mais l’homme n’est pas sans ressource, et on le sait propriétaire de plusieurs autos de course, dont la “Grey Ghost”. C’est donc tout naturellement qu’il fait greffer le moteur DOHC 7,3 litres 130 hp de la Peugeot dans le châssis de la Mercedes. Il fait également monter le capot et le radiateur Peugeot et engage le tout sous le nom de “Mercedes Special” ! Ralph Mulford(1) et le mécanicien Nauber sont en charge de piloter cet engin hybride, mélange d’un ancien châssis à transmission par chaîne et d’un moteur des plus avancés du moment. Malheureusement l’alchimie ne prendra pas et Mulford ne réalisera que le dix-huitième temps à une dizaine de secondes des meilleurs. Après une course dans le ventre mou du classement, il terminera à la onzième place, à plus d’une heure des vainqueurs René Thomas et Robert Laly sur la Delage Y. (Photo 19)

Ce sera la dernière apparition en course de la “Grey Ghost”, et c’est sur une sortie par la petite porte que prend fin sa carrière. Qu’est-elle devenue ensuite ? Le musée de l’Indianapolis Motor Speedway expose une Mercedes présentée comme étant celle des 500 miles de 1912. Mais un doute raisonnable existe quant à l’authenticité de cette voiture... Quoi qu’il en soit, au vue de son parcours spectaculaire aux mains de Ralph DePalma, et de la renommée qu’elle apporta à la marque aux États-Unis, la “Grey Ghost” mérite d’être inscrite dans le “Hall of Fame” de Mercedes !

(1) Ralph DePalma ayant accepté la proposition de E.C. Patterson de piloter la Mercedes 6 cylindres de 7,2 litres (105 x 140 mm, 120 hp) qu’Otto Salzer avait mené à la quatrième place du Grand Prix de France au Mans en août 1913. Dès les premiers essais, la Mercedes souffre de violentes vibrations à haute vitesse sur les briques de l’IMS. DePalma déclare forfait et ne sera pas au départ de cette édition des 500 miles.

 

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